Le Roman de Jules - Chapitre 1

C’est comme un bateau ivre : ça tangue, ça rend un peu malade, on ne sait pas trop si on va s’en sortir, et en même temps, c’est excitant, grisant. Ça doit être ça la peur que ressentent les pilotes de formule 1 : la moindre erreur et ils sont morts ou tout cassés, ce qui est un peu pareil à leurs yeux.
Excepté que là, ce n’est pas de la formule 1, ni même de la voile par grande tempête. C’est juste un épisode de la vie qui s’échappe, qui prend son envol, qui prend le large.
Mais ça fait le même effet.
Le Julot, il est né il y a 2 ans. Il y en a qui vous dirait qu’il fait bien ses 40 ans, mais non, il a l’impression d’être venu au monde il y a 2 ans, quand il a décidé que la France, pour lui, ce n’était plus le paradis. Quand il a compris qu’il voulait revivre. Et qu’il a fait plus que ça. Et qu’il a fait mieux que ça.
Il a pensé : on y va.
Et il y est allé, le Julot. Il a rassemblé ses affaires et il est parti. Il n’a pas eu besoin de grand chose, une nouvelle vie, c’est une nouvelle vie. Et ça lui a bien plu, cette idée-là. Se donner une autre histoire. L’ancienne, elle ne lui plaisait plus. Il y avait trop de choses qui ne faisaient plus de sens. Il fallait faire du ménage dans tout ça.
Il s’est dit : j’ai du talent pour tout foutre en l’air.
Il a pensé à sa femme, son petit bout de femme, cette femme de sa vie. Celle qui était partie aussi, rentrée chez elle, juste parce que c’était comme ça, parce que c’est la vie, les gens y vont et y viennent et parfois c’est bien et parfois ça fait souffrir. Et elle a trouvé le temps de dire que c’était fini, mais pas trop. Ça ne sert plus à rien, les explications, quand c’est fini. Elle a fait sa valise, elle lui a caressé la joue, elle a presque même eu une petite larme. Mais elle est partie, au fond, soulagée.
Et le Julot il a pensé : si elle a été capable de me quitter, je dois être capable de me quitter aussi. Et il a vu que ça ne lui demandait même pas un si gros effort que ça, que lui aussi il pouvait ressentir ce soulagement de se quitter lui-même.

Suite du chapitre 1
Il s’est dit « c’est bon signe ». Il s’est mis à régler ses affaires. Démissionner, vendre son appartement, réduire sa vie à quelques billets sur un compte en banque. Redevenir libre de choisir. Et faire le choix de ne pas faire de choix, de suivre la route, pour trouver un endroit qui donne envie de s’arrêter, sans se presser.
Non, il n’avait pas envie de devenir un clodo. Ça a froid l’hiver un clodo, ça vit mal, c’est triste et ça a renoncé.
Il y avait bien ce vieux rêve, abandonné pour devenir adulte, celui d’être peintre. Il s’est dit qu’il pourrait bien s’acheter un atelier là où la lumière était plus joyeuse. Et profiter, le temps que ça dure. Il verrait bien après.
Alors il était arrivé, il y a deux ans, dans ce petit port de pêche si charmant. Il avait posé ses valises tout près de San Pere Pescador. Est-ce que pêcher connaît la même dualité en espagnol ? Est-ce qu’on est doublement pêcheur quand on est pêcheur ? Il faudra apprendre l’espagnol, pour savoir. Le julot n’a même pas eu peur de ne rien comprendre au début. Il s’est dit que de toute façon il avait bien du mal à comprendre ceux qui parlaient la même langue que lui. Alors ce n’était pas un vrai défi.
Et d’ailleurs, voilà que le vieux Juan est entré dans sa nouvelle vie. Juan le bavard, qui ne parlait pas un mot de Français, mais qui s’était pris d’amitié pour ce jeune fou qui pouvait passer des heures à l’écouter sans se fatiguer. Alors le vieux Juan s’est mis à lui parler, comme un moulin à paroles. Il a pris l’habitude de s’asseoir sur son rocher (c’était devenu son rocher et il n’aurait laissé cette place à personne, plutôt lever son bâton en vous jetant un de ses regards qui vous tiennent en respect !) et de lui raconter tout ce qui lui passait par la tête. Et pendant ce temps, le peintre tout neuf peignait.
Au début la voix du Vieux Juan, c’était un peu comme le bruit de la mer, ça repose, ça calme, ça s’accorde au temps qui passe, ça clapote mais jamais ça n’a de sens. Et puis, tous ces mots ont commencé à se détacher, à se reconnaître entre eux, à s’accueillir les uns les autres. Ils se sont organisés. Et l’histoire du vieux Juan s’est déroulée. Enfin, presque son histoire, une histoire un peu trouée dans laquelle le Julot rajoutait ce qui semblait manquer, ce qui était resté à la mer et qui refusait obstinément de revenir à la surface.
Ces deux-là avaient fini par créer un tandem improbable, avec un qui ne parlait pas vraiment et l’autre qui parlait tout le temps. Avec un qui mettait des couleurs sur ses toiles et l’autre qui mettait des mots dans l’air. Ils avaient même fini par raconter les mêmes histoires, quand le Julot s’était mis en tête de peindre ce qu’il entendait. Evidemment, le vieux Juan n’avait pas compris que c’était ses mots à lui, là, sur la toile. Parce que, à y regarder de près, la mer, elle appartient à tout le monde après tout. Mais le Julot s’arrêtait sur des mots, des sonorités qui semblaient vouloir lui dire quelque chose.
Un jour, le vieux Juan lui a raconté l’histoire de ce magnifique taureau rouge, un taureau comme il n’en existe nulle part, d’une couleur incroyable, pas noire non, mais rouge cramoisi, profond, presque du velours, qu’il regardait avec respect et qui aura pour toujours un goût d’adolescence. Et le Julot l’a peint ce taureau, fier, puissant et d’un rouge sombre et gai à la fois, allez savoir pourquoi. Peut-être n’était-ce pas un taureau dans l’histoire du vieux Juan mais un vélo ou du vin ou peut-être une simple robe rouge, rappel d’une femme aimée. Mais pour le peintre qui se laissait bercer, ça devait être un taureau et ça devait avoir le goût de l’adolescence. C’était cette histoire-là qu’il avait écouté, mot incompréhensible après mot incompréhensible et qui s’était mise à danser sur ses pinceaux.
Le vieux Juan a regardé le tableau, à la fin, a haussé les épaules et repris sa lente narration. C’est qu’il en avait à raconter des histoires, inutile de l’interrompre tout le temps ! Et puis, il préférait quand le Julot peignait la mer. On le voyait bien, il était plus serein quand il regardait la mer dans les tableaux du Julot que quand il y voyait des taureaux rouges. Ça n’avait pas de sens, les taureaux rouges.
Le julot s’était rapidement mis en cheville avec un commerçant du coin qui lui prenait ses tableaux, enfin surtout ceux que les touristes achetaient bien : le village, le port, la mer. Pas les taureaux rouges. Mais c’était bien comme ça. Ça lui permettait de continuer à acheter des couleurs et à s’installer là, dehors, face à la mer, près du rocher du vieux Juan et d’attendre en inspectant l’inspiration.
Il avait découvert que parfois il fallait qu’il s’installe vite, qu’il attrape son matériel vite et qu’il s’y mette frénétiquement, comme si sa vie en dépendait, tout d’un coup, presqu’un moment de panique. Il fallait peindre, il fallait trouver le sujet. Il n’aurait pas su expliquer pourquoi il ressentait cette sorte de besoin impérieux de finir son tableau tout d’un coup ou de commencer autre chose ou de mettre cette couleur-là plutôt que celle-là. C’est juste fulgurant, ça traverse sa tête, ça le perce de part en part. Il n’a alors pas d’autre choix que celui d’y aller. Et il ne se sent mieux que quand il s’accorde ce droit-là. Encore une fois, il se dit : on y va et il y va, quelle que soit la direction. Non, il n’y va pas, il se précipite. Et il retrouve son calme. De nouveau il peut raccrocher les mots du vieux Juan.
Depuis 2 ans, il ne vit plus qu’à l’instinct, écoutant ses envies et ses besoins et s’appliquant à ne pas trop les contrarier. Et depuis 2 ans il a tout ramené à l’essentiel, comme cela aurait dû être depuis toujours. Dormir, manger, boire, regarder, écouter, peindre. Il n’a pas prévu de tomber amoureux. Il n’a pas prévu de devenir célèbre. Il n’a pas prévu de manquer à quelqu’un. Et il n’a pas envie de l’envisager. Il n’y travaille pas, il est fort possible qu’il n’y pense même pas, tant sa tête semble ne pouvoir se remplir que de mer et des mots du vieux Juan. Il est désormais locataire du temps présent un point c’est tout. En tout cas il y a cru, dur comme fer. Il a fait confiance. Cette confiance qui jamais ne sait le quitter, qui lui dit qu’il faut accepter ce virage dans sa vie, qui lui dit qu’il n’est pas possible de faire autrement, qui le rassure. C’est sa foi à lui, son chemin de Saint-Jacques, sa place, pile à cet endroit-là, avec ce rocher-là et la voix du vieux Juan qui a tant de choses à dire. Il ne le remet pas en question, c’est ce qu’il est venu chercher, cette paix, ce temps qui semble s’écouler hors du temps avec son petit cadeau bonus qui vient lui tenir compagnie, jour après jour. Le Julot a bien cru que ça pouvait durer jusqu’à la fin des temps. Il n’a pas réalisé que c’était juste une pause, que la vie se charge de vous rattraper, toujours. Il va même un peu lutter contre ça. Juste un peu, parce qu’il sait aussi qu’on ne peut pas vraiment lutter contre la vie. Qu’il y a des choses plus fortes que tout, qui se trouveraient un chemin à n’importe quel prix jusqu’à vous, malgré toute votre vigilance. On ne sait pas pourquoi, c’est comme ça, mais c’est sûr, ça galope, ça galope et ça finit nécessairement par pointer le bout de son nez.
Mais malgré tout ça, il n’attendait pas la femme qui était en train de se frayer un chemin vers lui. Il faut dire qu’il était difficile de s’y attendre, mais se laisser surprendre à ce point laisse un peu rêveur quand on y réfléchit.
C’est le vieux Juan qui a amené le désordre, en réalité. Oh, pas grand-chose, à y regarder de près. Juste un mot. Desaparecida. Il a fallu longtemps au Julot pour comprendre ce mot-là dans le discours du vieux Juan. Mais celui-ci est arrivé un matin, tout bouleversé, répétant sans cesse cette poignée de syllabes qui s’entrechoquaient et semblait sortir de son corps tout entier, par sa bouche mais aussi par ses yeux et ses rides desaparecida Juanita.
Le Julot a compris que le vieux Juan allait pleurer et il l’a laissé souffrir de tous ses membres, de tous ses mots. Ce n’est pas son genre de se mêler de cette peine-là. Ça mérite le respect et puis que peut-on faire ? Le meilleur moyen d’aider, c’est de laisser l’histoire se raconter, comme les autres, toutes les autres.
Et bizarrement, c’est comme ça que Juanita est venue au bout du pinceau. Elle est arrivée sur la toile sans crier gare. Aujourd’hui, il n’y a qu’elle dans l’histoire du vieux Juan, qu’elle dans les couleurs du Julot. Elle se dessine, elle devient. Desaparecida Juanita et pourtant le Julot la voit, lumineuse, cherchant son chemin sur la toile de lin. Bien sûr, il ne voit que sa silhouette mais c’est bien elle, elle qui sent si bon la lavande – il en est sûr, elle a une odeur de linge propre. C’est elle qui lui tourne le dos et qui le quitte, il en mettrait sa main à couper, et sa présence est pourtant presque suffocante. C’est la desaparecida Juanita du vieux Juan. Elle a l’air de donner et de reprendre en même temps.
Si une telle femme le quittait, lui aussi aurait mal et aurait envie de le dire, de le dire sans fin, de ne plus s’arrêter de le dire, jusqu’au soir, depuis le petit matin et le jour d’après même. Alors pourquoi n’a-t-il rien dit quand sa femme est partie ? Pourquoi les mots ne sont pas venus ? Pourquoi a-t-il compris et approuvé ? Qu’est-ce qui différencie sa femme de la desaparecida Juanita ? Qu’est-ce qui différencie la peine du vieux Juan de la peine qu’il n’est pas arrivé à éprouver? Le Julot a bien senti un de ses moments frénétiques : il a eu besoin de peindre la desaparecida, pour le vieux Juan, mais aussi pour lui, pour se prouver qu’il était bien dans cette vie-là, qu’il était encore vivant de ce côté-ci du tableau, qu’il pouvait toucher la peine et voir au-delà des mots. Et puis pour ne pas laisser le vieux Juan tout seul avec cet insupportable fardeau à porter, cette douleur qui semble s’étirer sans fin et ne plus vouloir laisser de place à autre chose.
Et étrangement, il savait précisément ce qu’il devait faire.
Le tableau fini, il a écrit derrière desaparecida Juanita et l’a donné au vieux Juan, pour qu’elle soit encore un peu là, avec lui, pour qu’elle ne l’ai pas quitté tout à fait pour qu’elle soit à jamais sur le départ mais jamais vraiment partie. Pour qu’il sache que le Julot voulait l’aider dans sa peine, même s’il ne pouvait pas tout comprendre.
Le vieux Juan a alors perdu ses mots, ce qui n’était pas une mince affaire. Il est resté à regarder la desaparecida Juanita du Julot. Il l’a regardé intensément, comme s’il pouvait la faire se retourner avec ce regard-là, presque suppliant qu’elle se retourne. Mais il n’y avait plus de phrases pour ce dialogue-là. Alors le Julot a pensé « il faut que je lui explique » et il a recommencé de lui parler de Juanita avec ses pinceaux. Il a eu envie de la peindre avec le vieux Juan et comme le vieux Juan se taisait toujours, il s’est mis à lui parler pour de vrai, avec des mots, en français, parce que ce n’était pas important le sens. Ce qui compte c’est de parler d’elle, de la lui rendre, de faire en sorte qu’elle ne parte plus. Ce qui compte c’est que le vieux Juan la retrouve, où qu’elle soit.
Et de toute façon, tout d’un coup, le Julot a senti qu’il n’était plus capable de dessiner rien d’autre. Juanita a envahi ses toiles, ses bouts de papiers, ses coups de crayons. Elle est partout. Impossible de faire sans elle. Desaparecida Juanita vient de s’installer dans la vie du Julot, dans ses rêves, dans son quotidien. Il ne le sait pas encore, mais elle ne va plus le quitter, elle est prisonnière de son Julot, du rocher, du vieux Juan.
C’est ce qu’il essaie d’expliquer au vieux Juan. Il lui dit « elle ne nous quittera plus, je la dessinerai, je l’inventerai, je la peindrai et tu me la raconteras, tu me diras quelle robe lui mettre, quel sourire lui donner ».
Le vieux Juan pleure maintenant. Mais il se soulage aussi de tant de peine. Et comme s’il avait compris il recommence à parler d’elle, le Julot en est persuadé. Desaparecida Juanita cherche son chemin pour leur revenir.
« Oui c’est ça, raconte-moi son histoire. Regarde, elle ne veut pas partir, non, regarde. Elle veut rester, elle veut être près de toi, elle le sait que c’est là sa place. Regarde comme elle est belle, ta Juanita. Regarde comme elle est là. »
C’est par petit bout qu’elle a commencé à se donner. D’abord, son bras et sa main si gracieuse, un peu suspendue dans l’air. Elle est accoudée, elle scrute la mer, mais ce n’est que son bras qui se montre et qui s’alanguit.
Au fil des jours, au fil de la peine du vieux Juan et de l’incapacité de l’arrêter, elle s’est donnée tout doucement. Le Julot ne se sent pas impuissant, il sait qu’elle prend son temps. Mais il sait qu’elle vient, il la sent partout autour de lui. Il sent sa volonté à elle de prendre forme et de naître entre ces deux hommes qui l’attendent.
Il ne savait pas, quand il est parti, qu’il partait pour elle. Il ne le savait pas hier, il ne le savait pas ce matin en se levant. D’ailleurs, il ne le sait toujours pas. Pour l’instant il peint pour le vieux Juan et sa peine si immense, sa douleur qui n’a plus ni début ni fin semble-t-il. Il peint avec l’espoir de décharger le fardeau de son ami. Il peint en se disant que pour une fois, ça peut bien servir à ça, à aider, à redonner du courage, à rendre la vie.
Il se demande si tout ça est bien dans l’ordre des choses. Il y a un petit pincement au milieu de lui-même qui lui donne raison, qui lui dit que, même si ça a l’air de n’avoir pas de sens, c’est juste parce qu’il ne comprend pas, qu’il y a un sens plus grand que sa vue, qu’on ne peut pas tout comprendre ni tout savoir dans la vie. Et là, la seule chose qu’il sait, le Julot, c’est qu’il doit peindre la desaparecida comme il l’entend approcher et l’offrir à son ami qui a eu la chance de connaître un sentiment si grand, si fort.
Mais il ne s’attendait pas à ce qu’elle vienne vraiment. Ça ne lui était pas venu à l’idée, ce qui n’est pas logique non plus, si on y réfléchit. Mais le Julot ne réfléchissait pas : il peignait avec son instinct.
Alors ça lui a fait tout drôle quand il l’a vu. Parce qu’un matin, il l’a vu. Il l’a clairement vu, assise sur le rocher du Vieux Juan.
Elle le regarde, elle le défie. Elle ne sourit pas. Bêtement, le Julot était persuadé que Juanita ne pouvait que sourire, pour l’éternité, un peu comme une Mona Lisa personnelle qui n’aurait réservé qu’au Julot et au vieux Juan son sourire énigmatique, sa moue un peu moqueuse. Alors il est étonné, presque vexé. Depuis le temps qu’il la sent là, si proche, qu’il la dessine, peint des bouts d’elle, il est un peu déçu de cet air-là. Et pourtant c’est bien elle. Elle ne dit rien, ne se présente pas, mais c’est inutile, le Julot sait à qui il a à faire et ce qui lui reste à faire. Il installe son chevalet, sa boite de pastel gras et il commence. Il ne sait pas pourquoi ce sont les pastels gras qui ont gagné, il sent seulement que ce qu’il va faire ne peut être fait qu’aux pastels gras. Il faut qu’il en ait sur les mains, il faut qu’il touche la matière. Il faut peindre et sentir avec ses doigts les tracés et les contours.
Tant pis pour elle si elle n’a rien à dire, le Julot non plus ne lui parlera pas. Il la dessine presqu’avec un peu de rage, contrarié qu’il est de cette rencontre un peu monochrome. Il repense au Petit Prince de Saint-Exupery, l’épisode du renard, et ça le calme. Après tout, l’un doit apprivoiser l’autre : va savoir lequel dans cette histoire. Mais il suffit qu’ils soient là tous les deux et il sent sous ses doigts ses formes, il touche ses yeux, ses pupilles et c’est vrai qu’on peut y voir la mer dedans, c’est vrai qu’on peut s’y perdre. C’est vrai qu’elle est belle, même sans sourire. Et sa peau. C’est pour ça, les pastels gras, c’est pour pouvoir la caresser en la dessinant. Mon Dieu, il la sent contre sa peau à lui, il sent son parfum qui le pénètre. Elle ne se donne pas, il la cueille. Cette rencontre est un moment d’éternité. Il se sent tomber et tomber encore, plus rien ne le retient. Ce n’est pas une femme, c’est un abîme. Pourquoi ne sourit-elle pas ?
Il a suffi qu’il pense un peu à autre chose, qu’il se laisse entraîner par le bruit de la mer, une poignée de secondes il faut dire. Mais elle en a profité pour disparaître de nouveau. C’est vraiment pas de veine. Elle commençait à prendre forme, enfin le Julot pouvait l’admirer tout à loisir, elle qui n’était qu’absence. Ses yeux l’ont vu et il va pouvoir la donner toute entière à son ami.
Maintenant qu’elle n’est plus là, d’ailleurs, le Julot lâche ses pastels. Il réalise tout de même qu’il vient de se passer quelque chose de pas tout à fait normal. En fait, que faisait-elle là ? Etait-ce bien elle ? Voilà, ça y est, il se met à douter, à s’interroger. Et une question lui vient à l’esprit. Est-ce qu’il n’est pas en train de dormir ?
Tu vas voir qu’il va se réveiller tout d’un coup et qu’il en sera fini de l’apparition. Mais alors pourquoi a-t-elle pris cet air ? Si vraiment il s’agit d’un moment de sommeil, elle aurait pu au moins sourire. Et si vraiment il dort, en insistant un peu elle devrait pouvoir revenir. Mais ça, penses-tu, quand on en est là, c’est que le rêve s’est déjà échappé et qu’il n’y a plus qu’à finir de se réveiller.
Ce qu’il y a d’étrange, avec le rêve, c’est que ça a l’air tellement vrai, tellement à portée de mains que c’est difficile de se réveiller et de ne plus avoir que le souvenir oublié, les contours presqu’effacés, une image floue. L’instant d’avant il vous semble que votre vision est claire et que ce visage va rester gravé à tout jamais au fond de votre pupille. L’instant d’après il n’y a plus rien que ce sentiment d’impuissance, ce besoin impérieux et appliqué de retrouver ce qu’on a perdu, ce souvenir confus d’une connaissance enfuie, ce désordre mental qui trompe son hôte.
Le Julot comprend en se réveillant qu’il vient lui aussi de perdre sa Juanita. Il la sent, tout au bord de son œil, il a l’impression qu’il peut la retrouver, mais elle reste effacée de sa mémoire, terrible intuition évaporée.
Ce matin-là, il n’a même plus envie de se lever. Il ne sait pas trop ce qu’il va faire de ce nouveau manque. Il ne se sent pas amoureux de Juanita, peut-être un peu privé d’elle, bizarrement, mais pas amoureux. Et puis, il est un peu en colère aussi parce qu’il voudrait retrouver sa vie d’avant, quand elle n’était pas là, pas là du tout, quand elle ne manquait à personne, ni au vieux Juan ni au Julot, quand il pouvait peindre des taureaux rouges ou même des tableaux pour touristes. Maintenant, il ne peut plus que la peindre, elle, petit bout par petit bout, un bras, une cheville, quelques mèches de cheveux, un bout de sa robe – il sait que cette robe est la sienne – sa silhouette, sa main, ces éclats d’elle.
Pourquoi n’a-t-elle même pas souri ? Est-ce qu’il y a quelque chose à faire ? Est-ce qu’il y a moyen de la faire réapparaître ? Il faut demander au vieux Juan, même si ça doit lui faire un peu mal. Peut-être sera-t-il jaloux ? Le Julot ne se sent pas très net, à vrai dire : il a désiré Juanita à la seconde où il l’a vue. Et en plus, il a vraiment l’impression de l’avoir caressé. Il a même un souvenir de ses courbes au creux de la main. D’accord, c’était un rêve, mais tout de même, il a eu du désir pour cette femme aimée du vieux Juan.

«¿ Donde està Juanita ? ». Il n’avait jamais posé cette question. Il n’y avait pas pensé. Ça ne lui paraissait pas important : ce qui comptait c’était la douleur de l’ami Juan, c’était la façon d’adoucir la blessure.Mais pas où la desaparecida se trouvait.Elle était juste, par essence desaparecida et c’était tout ce qu’il y avait à savoir.
Mais plus maintenant. Ce n’est plus suffisant.
Il faut qu’il sache, même si poser la question peut faire mal. Fallait-il que sa vie soit bien vide pour qu’il se raccroche si désespérément à cette image, ce feu follet. Est-ce pour ça qu’il est parti ? A-t-il tout quitté pour ne trouver qu’une paix prête à s’échapper au premier courant d’air ?
Il est né il y a deux ans. Il est né il y a une éternité. Tout ça n’a plus de sens. La seule chose qui en ressort, c’est qu’il n’a rien construit et que c’est exactement pour ça que Juanita ne lui a pas souri. Qu’a-t-il fait de sa vie ? Il a grandi seul, il a vécu un peu et il s’est marié. Même pas capable de rendre sa femme heureuse, même pas capable d’avoir des enfants avec elle. Même pas capable de l’aimer comme le vieux Juan aime sa Juanita. Ils se sont séparés. Il a eu un travail qu’il a fait sans passion, qu’il a quitté sans états d’âmes. Il est venu dans ce village de pêcheurs, peindre la mer.
Et là, que se passe-t-il ? Juanita lui bouche la vue, lui cache son soleil.
«¿ Donde està Juanita ? ». S’il s’écoutait, il engueulerait presque le vieux Juan de la lui avoir mise par les pas. «¿ Donde està, digame ? ». Il a besoin de savoir. Il a besoin de sortir de cette histoire qu’il tricote tout seul sur des mots incompréhensibles, avec une peine qui n’est pas la sienne, des sentiments qui n’ont jamais été les siens. C’est une histoire qui ne lui appartient pas. Et ça commence à lui faire mal d’être dedans. Saura-t-on jamais où elle est ? Est-il nécessaire de savoir ?
Le vieux Juan a tendu la main, un peu étonné de tant de violence contenue chez un homme aussi calme habituellement, il lui a montré la mer et il a dit « Està aqui », comme ça, naturellement. Et il n’a plus rien dit, les yeux perdus à essayer de la rattraper.
« Està aqui ».
Il voulait une réponse, ça oui, mais maintenant qu’il l’a, le Julot ne sait plus trop bien qu’en faire. Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Qu’est-ce qu’il peut bien comprendre à ça ? Est-ce qu’on peut être et être là, dans l’eau, dans l’immensité qui s’étend à perte de vue ?
De la journée le vieux Juan n’a rien dit d’autre. Il a juste regardé devant lui, le dos résolument tourné au poseur de questions. Comme s’il pouvait encore la voir quand il plongeait ses yeux dans la mer ou comme s’il essayait de la pêcher, avec constance et persévérance. Il n’a pas parlé d’elle, n’a pas livré une once de son mystère. Aujourd’hui n’appartient qu’à Juan et Juanita. Alors le Julot peint la mer et tout d’un coup comprend pourquoi le vieux Juan préfère les tableaux où il peint la mer. C’est sa chevelure. Il peut la voir, voir ses longs cheveux qui s’enroulent, se déroulent. Mais c’est au coucher du soleil qu’on la reconnaît le mieux, à cause de la couleur, du feu qui vient donner sa couleur à l’eau écumante. Il faudra faire davantage de couchers de soleil pour le vieux Juan, pense le Julot.
Le lendemain, le Julot n’a plus envie de parler de la desaparecida. Il ne se sent pas très malin dans ses pinceaux. « Je lui ai fait du mal, au vieux, hier ». Et ça, c’est terriblement pénible. Ce n’est pas ce qu’il voulait. « On s’en moque de ta Juanita, mon bon vieux Juan. On est là, tous les deux, on est bien ». Voilà ce qu’il voulait lui dire. Mais ça reste enfermé dans sa gorge. Tout ce qu’il a trouvé à dire, quand il l’a vu arriver – il avait eu un peu peur qu’il ne vienne pas, malgré tout et c’est avec soulagement qu’il l’avait vu apparaître – c’est un impossible à comprendre, comme il les appelait. Une de ces expressions qui étaient censées pouvoir tout dire et qui n’aidaient même pas. Il lui a dit « j’ai déconné, Juan » que l’autre a à peine salué. Il s’est installé l’air de rien, a levé le nez aux embruns et s’est remis à lui parler.
Encore une fois c’est Juanita qui a ramené le Julot au réel, à l’instant, au vieux Juan. C’est quand il a entendu son nom à elle, quand encore une fois il a cru la voir dans le volume de l’air que déplaçait le vieux Juan en parlant, c’est à ce moment précis qu’il est revenu vers celui qui parlait. Il l’a interrompu pour lui dire : « quand tu parles de Juanita, j’ai tout le temps l’impression que je vais la voir, enfin, qu’elle va arriver ».
« Je sais, c’est pareil pour moi ».

Le Julot ne s’attendait pas à ça. Sa vie est en train de basculer à nouveau, ça, c’est sûr et certain, mais c’est à peine si ça fait du sens dans sa tête.
« Je sais, c’est pareil pour moi ». Tout ce que veulent dire ces simples mots !
Le vieux Juan parle français. Un français qui chante, avec un accent qui roule. Le vieux Juan parle un peu plus lentement que d’habitude, mais le Julot sait qu’il ne faut pas l’interrompre, pas l’arrêter, même pas pour s’émerveiller de l’entendre parler français. Il s’assoit sur son petit tabouret, se sent un peu abattu tout de même, mais regarde le vieux Juan comme il ne l’a jamais fait encore. Il voit de la lumière dans ses yeux, et un brin de malice. Faut-il en avoir, de la malice pour ne jamais avoir prononcé un seul mot de français quand on le parle si bien, si clairement et surtout quand depuis 2 ans on raconte sa vie à un français !
« Mais ce n’est pas possible, on me l’a changé ! Est-ce que je suis encore en train de rêver ? Mais qu’est-ce qu’il se passe en ce moment, pourquoi tout m’échappe ? et pourquoi tu parles français ? Mais qu’est-ce que tu dis ? Mon dieu, qu’est-ce que tu dis ? ». Le Julot aurait bien crié, hurlé, mis sur pause un petit coup, histoire de ne pas se laisser dépasser, parce que là, c’est très clair, il est en train de se faire dépasser par les événements. Mais rien ne sort de son corps, pas le moindre bruit, pas le moindre son. La surprise est totale et paralysante. Angoissante et jubilatoire en même temps.
Le vieux Juan aurait pu savourer ce petit moment de gloire. Mais il avait trop de choses à dire, de ces choses qui font basculer des vies entières, qui vous changent un homme. Mais ça le Julot ne faisait que commencer à le comprendre.
Il s’applique alors à retrouver son calme et à écouter consciencieusement tout ce que le vieux Juan se décide à dire, toute cette histoire de la Desaparecida Juanita qui a envahit sa vie, leur vie et qui les mène où elle veut, comme elle veut. Quand on sait que le Julot ne se souvient même pas de  son visage, que ce n’est qu’une vague intuition, mais rien de bien vraiment défini, on se doute qu’il a soif de savoir. Il attend d’avoir les yeux du vieux Juan, qui lui sont désormais accessibles grâce à la parole. Et voici ce que lui offre le vieux Juan, comment il fait revivre la belle Juanita, quand elle n’était pas desaparecida, quand elle était jeune et belle à en tomber éperdument amoureux. Il n’a pas été plus malin que les autres et il est tombé amoureux, comme un fou, comme c’était à prévoir, comme c’était naturel. Juanita dispersait le bonheur autour d’elle. Elle était comme un bonbon, sucrée, douce et acidulée. Et Juan est tombé amoureux comme il raconte les histoires, patiemment, tranquillement, mot après mot, jour après jour. Il n’a même pas su tout de suite qu’il l’aimait de cet amour-là.
« Je voudrais que tu la peignes quand elle était comme ça. Tu peux me la peindre, hijo, comme je te le demande ? Je te la raconte et tu me rends toutes ces années, hijo, où je n’ai jamais pu la perdre de vue sans avoir peur, à cause de l’impression qu’un malheur allait s’abattre. Et tu veux que je te dise, hijo, c’est exactement ce qui est arrivé. Je l’ai perdu de vue et un malheur s’est abattu. C’est pas des tonterias, c’est les choses qui arrivent comme tu l’as toujours su. Et tu peux pas les arrêter. C’est plus grand que toi. Tu es d’accord ? tu vas me la peindre, me la faire belle, comme l’autre fois. C’est comme si tu l’avais vu, je suis sûr, j’ai cru que c’était elle, j’y ai cru, j’ai presque senti son odeur en la regardant partir. Je te la dis dans tes mots et tu la peins. Tu es d’accord, Julio ? »
Le vieux a marqué une pause. Une pause qui aurait pu durer la journée. C’était donnant donnant maintenant, le Julot l’avait bien compris et il était d’accord de toute façon. Il prenait juste son temps pour remettre de l’ordre dans tout ça.
Et voilà encore une aventure qui commence avec ce simple constat : « je t’écoute, Juan », parce que le Julot a toujours eu le sens de l’économie et que de toute façon il n’a rien à dire de plus. Il n’est pas là pour parler. Il est là pour écouter le vieux Juan et pour retrouver la desaparecida. C’est pour ça qu’il est venu là. C’est vers ça qu’il a convergé, depuis toutes ces années. Mais il n’a pas le temps de réfléchir. Il a dit « je t’écoute », pas « je réfléchis » et il va faire ce qu’il a dit parce que c’est tout ce qui lui reste, parce qu’il veut entrer dans cette histoire, parce qu’il veut toucher Juanita sous son pinceau. Et parce que le vieux Juan le lui demande. Il n’a pas d’autre envie de toute façon, que celle de monter dans ce bateau qui tangue comme s’il était ivre. Mais ce sont les hommes qui sont saouls, c’est la terre qui tourne, les esprits qui s’échauffent. Et Juanita qui mène la danse.